
« QUI DE LA FEMME OU DU GENI A INSPIRE PICASSO? » #NOUVELLE @ MARION LESIMPLE
Du 21 Mars 2017 au 3 Septembre 2017, Le Musée Picasso présente une exposition inédite sur les années partagées entre Pablo Picasso et sa première épouse, la russe Olga Khokhlova : « Olga/Picasso ». 350 peintures, esquisses et dessins rentrent en relation et tissent au fur et à mesure un dialogue avec l’histoire personnelle du peintre afin de découvrir son oeuvre sous un nouvel angle. L’exposition est d’autant plus intéressante que la découverte de la malle à souvenirs d’Olga Ruiz Picasso par son petit-fils Bernard Ruiz-Picasso dans le grenier de la maison de l’ancienne danseuse des Ballets Russes de Serge de Diaghilev jette une nouvelle lumière sur leur relation…

Musée Picasso – 15 heures
Assis sur la banquette d’une galerie de musée, les esprits de deux défunts laissent choir leurs yeux éteints sur les passants reluquant les toiles de leurs amours passés. C’est dans le musée de leur flamme consumée qu’ils ont choisi d’évoquer l’âge de leurs cafés, de leurs vernissages, des tintements des verres de rosés et celui des gazouillis de l’enfant devant les grimaces de la mère, les exclamations des parents émerveillés par les maladresses du fils, puis les cris de reproche, les appels à la vengeance, à la haine, derniers saluts d’une famille qui se brise.
Ils croyaient qu’au centenaire de la naissance de leur passion le voile réconciliateur d’un siècle aurait fini par se déposer sur les éclats d’obus autrefois canonnés, auraient –enfin !- assourdis les souvenirs d’une bataille sans gloire. Ils s’étaient retrouvés Musée Picasso, s’étant convaincus que l’armistice était signée. On ne se souvenait déjà plus des clauses du traité. L’homme, d’environ quatre-vingt-dix ans, le crâne dégarni délimité par deux cercles de courts cheveux blancs autour des oreilles, était affublé d’un étrange costume chamarré fait de losanges tantôt blancs, tantôt jaunes. Placé sur la banquette en cuir installée au milieu de la salle d’exposition, un bicorne noir et usés en ses bouts, qu’on aurait juré avoir été subtilisé à un Arlequin, chatouillait de l’une de ses extrémités la cuisse que d’incessants trépignements secouaient. Le bout des doigts jusqu’à la poitrine était parsemée de tâches de peinture. A ses côté, la femme, le visage pâle et interdit, jetait des regards mélancoliques dans des directions diverses, pourvu que ce ne soit pas dans la même direction que l’homme. Cela ne risquait pas d’advenir : tout entier à l’exercice de l’acuité de sa vision, il exhumait, peu à peu, le dessin suggéré par l’esquisse du buste laissée au fusain que semblaient dissimuler les aplats de pastel bleus, bruns et rosés composant Portrait d’Olga. .
-« Tu ne trouves pas que j’ai réussi à rendre ta grâce de danseuse, Cari, même ici où je t’ai peinte sous la forme d’une massive déesse grecque ? »
Olga Kokhvlova semblait sur le point d’expirer. Elle poussa un léger souffle, qu’elle savait audible, détourna totalement son visage :
-« Sí, Pablo, tu as toujours su faire ce que tu voulais de tes pinceaux »; et elle pensait « de tes modèles « .
-« J’ai pris des heures à peaufiner les volumes de la chaire… J’ai rendu ta grâce présente. »
Tous deux parlaient un français qui n’appartenait qu’à eux : le français des étrangers. A force de légèreté envers les consonnes, de mépris des nasales, de lenteur de la parole par souci d’élocution de l’intégralité des syllabes, Madame vallonnait ses paroles des basses collines ukrainiennes couvertes de steppes, de forêts et de champs de bleuets qu’avait habité son enfance. Monsieur, quant-à-lui, avait l’intonation ardente d’un fier picador andalou et le rythme escarpé des cordillères Bétiques ; les « r » roulés sous les caresses appuyées des rayons du soleil ibérique et foulés par les pieds des vacanciers sur les plages Malacitaines. De leur rencontre, tout d’abord portée par les ballades italiennes que l’on jouait dans les rues de la ville éternelle en 1917, la musique d’Erik Satie que l’on entendait encore et encore lors des répétitions du ballet Parade de Diaghilev dans lequel Olga mettait à profit ses ronds de jambe et Pablo son talent de plasticien, perça le bourgeon d’un amour veneneux : mais ce fut dans la langue qu’il se doit de le prononcer qu’ils en formulèrent les transports, les émois et les tonnerres, la langue de Molière.
Cent ans après, les yeux d’Olga Khokhlova et de Pablo Ruiz Picasso refusaient de se croiser. Seul Picasso arrivait à échanger un regard avec la femme de plâtre, de craie, de cire et de pigments qu’il avait dessiné à l’époque où il la voulait. Pour autant, avait-il réussi à l’ « avoir » en la peignant ; était-il parvenu, au cours de cette tentative de « prendre » son portrait, son vrai portrait, le contour exact de l’ombre portée par son essence, le reflet d’elle dont elle-même était ignorante et qu’elle-même se cachait lorsque, devant le miroir de sa salle de bain, dans ses appartements de danseuse, elle adoptait, successivement, toutes les postures, toilettes et atours du moment ; était-il vraiment parvenu à mettre à jour puis immobiliser l’identité d’Olga entre les quatre baguettes du cadre ? Il y a de la collection de papillons dans l’action d’épingler le portrait d’une femme aimée sur la planche d’un châssis qu’on recouvre d’un verre. Qu’importe : la violence présente dans la peinture d’un portrait, on la retrouve dans la photographie – ne parle-t-on pas de « shooting » ? Ne « mitraillons »-nous pas en mesure de rétorsion les individus qui viennent par la façon par trop singulière avec laquelle ils se retournent pour nous sourire de planter dans nos regards le poignard du leur, et ainsi nous inspirent en nous asphyxiant ? Pablo, devant Portrait d’Olga, pensait à l’union d’Eros et Thanatos. Il se dit qu’il était de l’amour comme de l’art : il n’y a que Thanatos, Thanatos en furie. Il s’est projeté au-devant d’Eros, il l’étreint. Il n’est question et n’a été invariablement question que de la Fusion primitive, quand Tout est indivisible de Rien, quand le Néant porté à son ultime Absoluité met en branle l’Infinité jamais advenue et toujours recommencée. C’est alors l’heure de la Nuit ineffable nervurée des étoiles des jours mourants tombées sous les flèches de l’Immortel Enfant à langue de marbre, dans laquelle l’Un-Tout aux ailes de phalène étend ses bras dans le vombrissement électrique de la vie, régit nos pas et pèse et luit sur les caillous argentés de nos têtes anioniques: l’éclipse de l’Etre prise dans le cerceau lunaire de l’Eternel Mouvement. Scintillant dans le visage du peintre, les jais scintillants de ses prunelles polies grattaient les surfaces colorées du pastel du portrait, s’acharnant à découvrir le secret tû sous les traits impavides de la femme.
Au bout d’un moment, Olga, exaspérée du peu d’attention qu’elle obtenait bien qu’elle s’employât à faire son indifférente depuis plus d’une heure, fêla :
-« Même mort tu préfères tes tableaux aux modèles vivants. »
-« Vous êtes morte également. »
La réplique était bien envoyée, elle fit mouche. Olga n’avait jamais vraiment eu de répartie, son âme n’en avait pas plus. Du temps de leurs disputes, elle soignait davantage la forme de ses vociférations que leur fond : il fallait percuter, assommer l’adversaire en abattant son intelligence, pas l’attiser. Mais elle était désormais vieille, fatiguée, plus encore : morte ; à quoi bon pousser d’autres beuglements ? Qu’y gagnerait-elle ? Que pouvait espérer obtenir d’un esprit un autre esprit en criant sur le premier, quand bien même auraient-ils partagés ensemble le wagon foireux de dix-huit années de montagnes russes conjugales ? Au moins, le corps, les bras, les mains de Pablo n’avaient plus jusqu’à la matérialité nécessaire pour se venger d’Olga en la peignant sous la forme d’une mante-religieuse infernale, d’une jument à l’agonie, des filets de sangs ruisselant sous les cornes du taureau Picasso fichées dans sa robe neige, les incisives poussées hors de la mâchoire par un dernier hennissement. Mais voyons, tous ces visiteurs, à loucher sur les centaines de portraits d’elle faits par son mari, Olga lisant, Olga méditant, Olga à la plage, Olga en insecte, Olga en cheval, en ectoplasme mou et rugissant… Il n’avait pas arrêté : croquée, dessinée, colorée, matérialisée et désubstantialisée ; elle avait été étudiée sous toutes ses coutures, avait accepté toutes les formes. Elles s’était tout d’abord pliée aux règles du classicisme-néo-classicisme façon Picasso: et on la stigmatisa d’avoir reconduit le fabuleux cubiste à la figuration. Les œuvres « classiques » de son mari, toutes en lignes courbes, en compositions relativement simples, on les lui mit sur le dos, on jugea que l’art du dix-sept et du dix huitième siècle, Ingres, l’intégralité de la statuaire antique du 6ème siècle avant au 6ème après Jésus Christ, n’étaient en aucun cas dignes de l’intérêt d’un génie aussi fou que Picasso. On la taxa de Yoko Ono de l’Art. Des Enfers, où elle apprit la nomination que lui avaient décernés les bousiers-scribes des rues où claquaient les talons pressés des People, elle aurait voulu crier, s’insurger, mettre au clair une fois pour toute qu’elle n’avait jamais eu d’influence sur l’esthétique choisie par son mari. Elle n’était pas cette castratrice artistique sous les traits desquels on se plaisait à la représenter, elle n’avait rien de la mondaine frivole, froide et autoritaire qui ne cesse de s’opposer aux excentricités créatrices de l’époux. Qui pouvait-elle ? Telle avait été écrite la légende, elle avait circulé, cadavre exquis chéri de la rédaction ; un sale canard avait remis le torchon à une belle salade de feuilles de chou, chacun avait éclaboussé à tour de rôle leur histoire de savoureuses calomnies, ficelant l’image terrestre d’Olga pour l’éternité. Cette exposition lui rendrait-elle justice ? Elle en doutait. Picasso était avant tout, pour les vivants, un personnage, et la foule préférait la fable de la marâtre et du Géni à celle du Géni et de la tendre épouse. Du reste, tendre, c’était un adjectif sur lequel elle s’était résolue à faire un trait… avant même leur séparation, en 1935 : mendiant de vie, Picasso se jetait dans tous les cafés, pubs, bordels de la capitale; couchant à droite à gauche il se serait divisé pour baiser deux adolescentes en même temps, la fuyait le matin dans les rues du Cap d’Antibes avec Sara Murphy, filait l’instant d’après le bras autour des épaules de Thérésa May Walter vers Dinard… qu’en sais-je…Elle avait un fils à élever. Un foyer à construire. Avec ou sans Pablo. Paulo, puis Marina, méritaient d’avoir sous leurs petits pieds maladroits un sol stable pour assurer les premiers pas de leur enfance – ils avaient besoin d’un cadre, pas de tous ces portraits de veine décorative attifant Paulo en Pierrot, en Arlequin, le juchant sur un poney puis le coinçant entre un siège et un bureau à dessins miniature. Il avait besoin de son père, mais son père était parti deux semaines à San Juan Les Pins. Avec qui ? Oh ! de nouvelles consonnances, comment ça faisait, déjà, un peu anglais, « Doa »…non, « Dora », Dora Waar, Dora Mar, dans ce goût là, alors que son vrai nom claquait bien moins, Henriette… une Henriette aux côtés de Picasso, tient, une idée ! Bon, on attendra Papa – et on reformera une gentille famille quand il sera là. Mais Olga n’avait pas su attendre qu’il s’assagisse – il plut des rancœurs acides sur les toiles ravagées par les pleurs huileux tombés des yeux de leur amour épuisé. Elles y laissèrent leurs stigmates : plaies béantes et bariolées et escarres hallucinées saturèrent les compositions, devenues trop exigues pour de tels tourments. Soit ! ; se dit Olga : si on lui attribue la période néoclassique de Pablo, on doit aussi lui attribuer le surréalisme pour lequel il est tant admiré.
Justement – A quelques pas d’eux, une guide expliquait, en anglais, l’influence qu’avaient eues les différentes femmes de Picasso dans le traitement de ses sujets. Pablo n’y prenait gare, bien trop absorbé qu’il était par sa toile inachevée, la peaufinant du vernis de ses yeux humides. Olga ne maitrisait pas bien l’anglais, mais elle comprenait vaguement les idées générales de l’exposé, retissant, après avoir saisi ou déduit certains mots clés, les liens logiques entre eux. Tout sourire, la guide se démenait pour se mettre à la portée des touristes dissipés : c’en était des vulgarisations et simplifications à vau-l’eau, sans vergogne aucune elle jouait à l’équilibriste sur le plongeon surplombant les marécages de l’offense. Elle voulait tant plaire !– c’était son travail. L’espace d’une seconde, Olga se sentit presque soulagée que les réflexions de Pablo l’aient rendu sourd, mais déjà sa cruauté de femme trompée venait de regretter une telle délicatesse. Dans un élan vengeur, l’intégralité de son être avait rappelé la force de sa chair autrefois bafouée pour la cristalliser en une haine dont la sauvagerie méprisait la frontière entre la vie et la mort et était toute dirigée par le désir unique, simple, animal, que Pablo entende… Ah ! Qu’il entende les équations grossières posées par la guide, période rose égale Fernande Olivier, Eva Gouel donne cubisme, Olga Khokhlova classicisme, Dora Maar plus Marie Thérèse égale un cubisme réduit, le tout au surréalisme, Françoise Gilot plus Jacqueline Roque font style pictural trouvé une fois pour toute, intérêt pour la céramique, poterie, mise en parallèle de ses recherches esthétiques avec de célèbres oeuvres de l’Histoire de l’Art. Olga rageait : elle voulait prendre à témoin l’assemblée, leur montrer du doigt l’infidèle et dresser le tableau de tous ses méfaits ; espérant qu’aux yeux de la foule, enfin instruite de son adultère peu après l’accouchement de la mère de son fils, avertie de l’installation de la dite maitresse dans un hôtel particulier à deux pas de la maison conjugale et de l’abandon de cette même famille pour les bras clairs et pleins d’une enfant d’à peine 17 ans au nom de religieuse, apparaitrait enfin Pablo derrière Picasso, l’homme, le scélérat, l’ingrat, le pitoyable individu aurpès duquel elle avait vécu plus d’une dizaine d’années ; qu’elle se joindrait comme un seul corps à ses accusations et que, l’opprobre publique ainsi suscitée, dédommagement lui serait payé. Son fantôme ne réclamait nul autre hommage que son dû. Mais ces touristes, aux pieds alourdis de Nike, aux visages moites émergeant des sangles de leurs appareils photos, avaient déjà été mis au parfum du scandale, et c’était justement cette effluve de cocasse, de pot aux roses, qui les avait guidé rire à pleine dents entre les murs du musée Picasso, espérant accessoirement avoir pénétré les coulisses de son génie en retournant les cartes de sa vie privée. Leur passion, envisagée un instant par le commissaire d’exposition comme sujet d’exposition et de réflexion esthétique potentiel, n’avait pu devenir que prétexte aux plaisanteries et affligeantes gouailleries, l’attrape-touriste douteux des badauds internationaux.
Quel malheur que l’indiscrétion publique, même décédée, la gênât tant. Elle n’avait qu’à mieux cacher la malle de voyage dans laquelle elle avait déposé lettres, photos, livres, bibelots, crées pendant les années qu’elle avait partagée avec Pablo… leurs œuvres. Elle aurait dû mieux cacher le musée portatif et intimiste qu’elle leur avait aménagé, dans lequel leur amour, à l’abri à l’ombre de la valise matelassée, ne se détériorerait jamais et toujours survivrait, toujours valserait, pour peu qu’on souleverait légèrement le couvercle on le verrait… Alors son petit-fils, monté au grenier, ne l’aurait jamais ouvert aux quatre vents, il n’y aurait eu aucune exposition sur leur couple l’été 2017 pour les retourner dans leurs tombes. Pour penser à autre chose, elle tenta d’entamer à nouveau la conversation, cette fois, mue par une sympathie qu’elle ne feignait qu’en partie :
-« Ils croient tenir le secret de ton talent en étudiant à la loupe tes relations amoureuses. Je devrais demander des droits d’auteurs pour tous ces portraits que tu as fait de moi ! »
Elle balança mollement son bras de gauche à droite, essayant de n’obtenir ne serait-ce qu’un sourire. Il détourna les yeux de la femme aux volumes ocres qu’il avait contraint à rendre le regard de quiconque la contemplait en nichant au fond de ses prunelles noires une surnaturelle intensité. Il vit ce bras mobile qui réclamait son attention, celui-là même qu’il avait commencé à désirer lorsqu’il s’élevait, ferme, dans les airs, porté par d’autres airs, mélodiques, enchanteurs, ceux que soulevaient les doigts d’Erik Satie en effleurant les touches de son piano lors des répétitions de Parade.
-« Oui, tu serais bien riche. N’ai-je pas dit un jour « Donnez moi un musée et je le remplirai » ? Et bien j’en ai rempli un rien qu’avec notre histoire, Cari ! »
Olga esquissa un sourire – »Je n’en demandais pas tant… »
-« Je dois t’avouer, poursuivit Pablo qui ne semblait pas avoir entendu la réponse d’Olga, que tu as nourri toute mon œuvre. »
-« Toutes les figures déliquescentes et grimaçantes, n’est-ce pas ? « le taquina-t-elle.
Eux deux savaient que derrière chaque figure féminine fendue, au sens premier, d’un cri, se cachaient ceux arrachés des entrailles d’Olga par la jalousie ; tant et si violemment que toute la douleur du corps, montée et contenue dans une horrible grimace de la bouche, lui avait écartelé les mâchoires.
-« La femme qui criait dans La Crucifixion, c’était toi… »
-« La femme qui criait, les bras pitoyables tendus sous le corps désarticulé d’un nourrisson dont la tête et les pieds pendaient lamentablement vers le sol dans Guernica, dans Songe et Mensonges de Franco, c’était moi… « ; murmurèrent les lèvres d’Olga dont les commissures étaient coiffés de deux chapeaux de fées superposés.
-« Je te félicite pour tes prestations. Qui aurait cru qu’une telle rage animale se serait caché sous ton visage d’ange? »
-« N’est-ce pas ? Tu me dois 20 pourcent de ta fortune posthume, mon amour. »
-« Tu ne perds jamais le nord, même dans la mort. Et qu’elle justification vas-tu dénicher pour étayer cette nouvelle exigence devant les juges de l’au-delà? Notre cher Paul est mort, il n’y a plus de jouets à offrir, de corn flakes à acheter, de frais d’universités à s’acquitter. »
-« De séances de psys à régler. »
La réplique vint comme un vent polaire glacer les langues des deux parents. Pablo savait ce qui suivrait, s’ils continuaient sur ce chemin. Il était jonché de reproches d’absences, de négligences parentales, de torture psychologique qu’il aurait infligé à son fils – à l’entendre, volontairement.
-« Est-ce que tu crois qu’un enfant doit savoir, bien plus, voir, toutes les turpitudes auxquelles se complait son père ? Toutes ces aventures scabreuses, ces beuveries, ces femmes… »
Elle avait dit le dernier mot avec ce rictus qui envahit les visages de ceux qui sont pris de nausée. Elle connaissait elle aussi la pente sur laquelle ils s’étaient engagés, pour y être trop souvent tombée ; elle obliqua donc, à contrecœur, rejoindre la tangente que s’était déjà résolu à prendre Pablo :
-« Sommes-nous toujours mari et femme dans l’outre-tombe ? » demanda-t-elle sur le ton de la conversation.
-« Je ne sais pas. J’ai consenti à ce que nous restions marié toute ta vie, jusqu’en 1955… Mais tu dois savoir que je me suis remarié avec Jacqueline Roque dans mes denières années. Peut-etre ai-je deux épouses. Et si on ne peut en avoir qu’une… je ne sais laquelle est valable devant Dieu. »
La notion de validité faillit étouffer Olga.
-« Mes parents étaient très catholiques et m’ont donnés un chapelet de noms de saints pour me protéger, mais je n’ai jamais été un bon catholique. Si j’ai accepté qu’on se marie à la cathédrale orthodoxe de Paris, Alexandre Nevski, en 1918, ce n’était que pour te faire plaisir, toi et ton obscurantiste de famille ukrainienne. »
-« Laisse ma famille en dehors de ça, veux-tu. »
-« Excuse-moi. Une famille exquise, à proportion de mon ignorance vis-à-vis d’elle. Ils ne m’ont jamais connu, mais ça ne les a nullement dérangé pour désapprouver le peu qu’ils savaient. »
-« Ils n’ont entendu que ce qui était raconté dans les journaux ; forcément ils étaient épouvantés par tes bouffonneries de bohémien! »
-« Pour autant, tu ne t’es pas donné la peine de dresser un portrait de moi un tantinet plus flatteur dans l’une de tes innombrables lettres ! »
-« Je parlais de toi ! » s’indigna-t-elle. « Parfois… Ils étaient si pauvres, si coupés de tout, comme tous les ukrainiens à cette époque ils devaient supporter le joug de l’URSS… « Mon père se tuait au travail, mon frère a été enrôlé dans l’armée, est mort à la guerre… je ne voulais pas leur causer l’once d’un souci. »
-« C’est connu, regardez moi, je suis El Diablo ! »; il exultait, bouffon, le haut du buste relevé par le sursaut d’une injustice qui n’avait pas été digérée. « Attention à la pauvre Olga, à la divine Olga, à la sainte Marie-Thérèse d’Olga, »
-« N’accole pas ça à moi ! »
-« Attention, El Diablo l’a prise et emmène son âme se perdre dans les pays chauds d’Europe, se griser de sangria et se complaire au fin fond de la vanité d’une élégante vie à la française ! Attention aux champagnes et aux petits fours, qui plus est accompagnée d’un buffle, j’ai nommé Pablo Picasso !, pas même un être distingué, un fantaisiste branché à la prise électrique de la bohème, bon à rien va-chemin, incapable de fermer son grand clapet, pas foutu un instant de se coincer les reins au creux d’ un rocking chair la pipe aux dents, … »; Olga n’écoutait plus : Picasso éructait, s’emmêlait dans les mots sans jamais trébucher, s’arrêter; il continuait sur sa lancée et ses paroles comme une lance que l’athlète brûlait de jeter fendaient sur sa trajectoire les filets de l’orthographe, les drus feuillages de la syntaxe et les palissades de la grammaire. Elle devait le reconnaître: elle avait voulu faire de lui un gentil bourgeois. Elle avait cru, comme bien des femmes avant elle, que, peut-être pas elle, mais le sentiment qu’elle lui inspirait, l’amour, elle avait cru dans ce pouvoir célèbre que l’on attribue souvent à l’amour et qui peut-être n’est qu’une fable élaborée il y a des siècles pour dissimuler la paresse qui escorte les lassitudes de l’âge et la résignation qui succède aux dépenses d’énergie de la jeunesse et avait espéré qu’un tel phénomène aurait raison de la folie de son mari, aurait fini par s’emparer de son corps et l’aurait mené prendre sa place dans les rangs de la conventionalité.
Il n’en fut rien: Pablo toute sa vie plia ses modèles au gré de ses conquêtes esthétiques. Il ne se soumettait qu’à la seule loi de la création. Elle faisait triompher n’importe quelle esquisse sur le modèle vivant; elle obligeait ses adorateurs à courir après le Principe Premier : la Vie, boule incandescente dans laquelle est contenue virtuellement toutes les formes possibles de la matérialité, contre laquelle les yeux hagards du peintre s’acharnent dans l’espoir insensé de la représenter avec l’exactitude due à sa suprématie. La Création le condamnait à la quête artistique, lui interdisait la construction sociétale qu’étaient un couple, une famille, élargissait et éblouissait sa vision mais l’atomisait en électron libre perdu, projetté tous azimuts dans les plaines iridescentes et carcérales du monde.
Retrouvez toutes les oeuvres auxquelles il est fait référence dans la nouvelle ici, accompagnées de quelques précisions sur la vie d’Olga Khokhlova et de Pablo Ruiz Picasso