
KRAKATOA – DIDIER ESTEBE @ DIEGO ON THE ROCKS
INTERVIEW KRAKATOA – DIDIER ESTEBE #281
Jean-Claude Boisnier (président de l’association Musiques En Live) et Diego ont rencontré Didier Estebe avant la réouverture du Krakatoa prévue le 4 septembre (inauguration officielle) et le 10 septembre, date du premier concert avec Mezerg.
Remerciements particuliers à Gabriel du Krakatoa rénové, à Didier pour la visite personnalisée du site et au photographe Laurent Robert.
Diego : Tout d’abord, merci de nous recevoir dans les locaux rénovés du Krakatoa. Peux-tu te présenter « musicalement » à nos lecteurs ?
Didier Estebe : J’ai commencé en 1982 au sein d’une association baptisée l’AEM montée pour gérer un local de répétitions sur la ville du Bouscat. Suite à des « provocations lycéennes » où l’on m’a dit que je n’arriverais pas à organiser un concert, j’ai répondu en faisant jouer NoirS DesirS le 12 décembre 1982. J’avais 20 ans, étudiant en fac d’histoire, nous avons développé le groupe alors que la ville de Bordeaux ne comptait que des clubs, pas de salles de concerts. Excepté Rennes, c’était une ambiance générale et l’idée est venue de monter des lieux de spectacles et créer des salles de répétitions. TransRock est née à la fin des années 80 et j’ai trouvé la salle des fêtes d’Arlac (33) avec le maire de Mérignac qui a donné son feu-vert au projet. Le Krakatoa est né le 17 mars 1990. D’autres lieux comme la Rock School Barbey ont vu le jour grâce au Réseau Aquitain des Musiques Amplifiées dans les années 90.
Diego : Est-il possible de faire un bilan des 36 premières années du Krakatoa ? Des anecdotes ?
Didier Estebe : Minimum 800 concerts au total mais je n’ai pas les comptes exacts. Sur la fin, nous étions à environ 60 / an dans les murs du Krakatoa ce qui n’a rien d’excessif mais il faut ajouter les coproductions avec Barbey et les médiations culturelles dans divers lieux.
J’ai de nombreuses anecdotes et ne cherche pas de réponses standardisées car tu te doutes bien que tu n’es pas le premier à me poser la question mais les noms qui me reviennent immédiatement sont ceux de Screamin’ Jay Hawkins, Nick Cave, PJ Harvey et Paul Weller qui a préféré jouer au Krakatoa qu’à Pleyel ! Il en manque beaucoup…

JC Boisnier : Penses-tu un jour écrire une autobiographie de la salle et de ta carrière musicale ?
Didier Estebe : Je ne sais pas nécessairement écrire dans le sens littéraire du terme et aurais besoin d’un coup de main. Je préfère parler qu’écrire ! Le sujet n’est pas clos…
Diego : D’ailleurs Pierre Wetzel publie un livre contenant 300 photos réalisées au collodion humide en 10 ans de collaborations avec le Krakatoa. Qu’apportent ses photos à la salle ?
Didier Estebe : Pierre a terminé sa campagne Ululle et le livre sort le 4 septembre 2026. Depuis le premier jour, j’ai voulu que les photographes « tournent autour » de nos concerts et les premiers furent Xavier, Eric et Benjamin. Il y a toujours eu ce travail d’images de spectacle et les résultats des collodions réalisés par Pierre sont superbes. J’adore les photos en noir et blanc et je lui ai proposé de venir à tous les concerts et de rencontrer les artistes avant leurs performances. L’idée était de prendre ce monde autour du Krakatoa. Sa toute première photo pour la salle était le chanteur de 16 Horsepower. Tous photographes confondus, la banque de données de la salle avoisine les 10 000 clichés.
Diego : Peux-tu nous parler du Krakatoa rénové ?
Didier Estebe : L’idée de rénovation a commencé en 2015 (baptisée « K2 ») et nous l’appelons après travaux Krakatoa « rénové ». Il s’agit d’une rénovation car les bases de l’ancienne salle sont présentes et le volume salle a été conservé. L’idée était de garder la proximité scène-salle sachant que les gens les plus loins sont à 21 mètres de l’artiste. Nous souhaitions améliorer le lieu pour être en adéquation avec les productions actuelles car les nécessités techniques sont différentes. Sa première vie fut une salle des fêtes datant des années 60, sa deuxième à compter de 1990 une salle de concerts, nous entamons dès septembre une nouvelle ère avec un Krakatoa rénové.
L’accueil tant pour les artistes que pour les spectateurs est important, nous sommes passés de 2 à 5 loges, un catering qui est une véritable cantine, les permanents ont désormais des bureaux attitrés, la pépinière et la médiation auront un confort amélioré, l’accessibilité aux PMR est aux normes, le bar prend une ampleur différente et s’agrandit, le bâtiment rénové est conforme aux exigences climatiques et impacte le moins possible la planète (panneaux photovoltaïques). L’acoustique est évidemment au gout du jour et l’étanchéité à 100% pour le voisinage. Concernant les personnes en fauteuil, elles peuvent accéder à toutes les salles, une partie du balcon inclus. Le club au premier étage est sur deux niveaux et une partie est surélevée. Il y aura une boucle magnétique pour les personnes malentendantes.
40% des concerts sont des découvertes et ils se tiendront désormais dans un club de 250 places qui jouxte la grande salle. Celle-ci est divisible avec plusieurs jauges possibles : 500 debouts avec une partie du parterre, 800 debouts avec l’intégralité du parterre, 1100 en incluant un balcon et la jauge maximale a 1445 avec les 2 balcons. Des panneaux permettent de fermer les espaces non utilisés. Actuellement il n’y aura pas deux concerts en même temps « grande salle – club » mais cela n’empêche pas les résidences. Il n’y aura plus de zone extérieure devant la salle au niveau de l’entrée mais celle-ci jouxtera le Krakatoa avec les food-trucks. Les salles sont baptisées « le club », « la grande salle » et « l’atelier ». Ce dernier concerne les médiations.

JC Boisnier : La salle « club » de 250 places concurrencera t’elle aimablement Barbey et Palmer ?
Didier Estebe : Non mais cette question est très interessante. Nous avons réfléchit nos jauges afin qu’elles soient complémentaires et notre métropole comporte 4 SMAC, ce qui est unique en France. Le hall Barbey fait 200 places et le salon musique du Rocher est à 400 places. En plus grande capacité, nous sommes à 1445 places pour la grande salle et le Rocher est à 1200. Toutes les SMAC réunit, on commence à 180 à L’inconnu pour finir à 1445 au Krakatoa. Il va y avoir un développement de la location de nos salles car nous sommes autofinancés à 50 % et nous allons monter à 70%, faute d’argent public. L’équilibre et le modèle économique sont primordiaux et malgré l’explosion des cachets, nous tentons de conserver des prix accessibles. Nous aurons très peu de concerts en configuration assise car la salle a été pensée principalement debout.
JC Boisnier : Quelle est l’ ambiance dans la concurrence du monde du spectacle ?
Didier Estebe : Je ne peux parler que localement dans les salles qui se ressemblent. A une époque, c’était un peu chaud mais aujourd’hui nous sommes la seule métropole de France ayant 4 SMAC ! Malgré les réticences du ministre de la culture Frédéric Mitterand qui voulait maximum 1 SMAC par département… il n’a pas réussi et les projets en gironde étaient bien avancés. Répétitions, transmission, diffusion, accompagnement et actions culturelles sont des points communs à nos salles. Ensuite il est évident qu’une salle comme Arkea Arena a influé sur la consommation des gens et le porte-monnaie n’est pas extensible. Muse au Krakatoa à leurs débuts c’était 800 personnes, aujourd’hui c’est le stade pour minimum 100 balles…
JC Boisnier : D’ailleurs aux USA, une nouvelle tendance « low-cost » permet de regarder les concerts filmés chez soi en direct. Evidemment le prix devient accessible !
Didier Estebe : Je ne peux présager l’avenir. Les évolutions et développements sont parfois surprenants mais une retransmission intégrale-image live ne m’intéresse pas. J’aime aller aux concerts pour sortir, boire un coup avec les copains et la période Covid nous a prouvé que la rencontre « en présentielle » est primordiale. Ce qui est valable pour le théâtre ne l’est pas nécessairement dans notre secteur d’activités qui nécessite « l’ambiance » autour du concert. Cela ne reste que mon avis.
JC Boisnier : Qui a financé la rénovation du Krakatoa ?
Didier Estebe : Le projet a couté 9 millions d’euros. Le premier contributeur est la ville de Mérignac, ensuite l’état est intervenu ainsi que la région Nouvelle-Aquitaine, le Centre National de la Musique et l’Europe. Environ la moitié a été payé par la ville. L’idée est de travailler sur minimum 25/30 ans et des options de recettes propres permettront de continuer à développer ce projet. Les concerts au Krakatoa s’autofinancent les uns les autres. Les artistes qui affichent « complet » compensent les découvertes. La médiation et l’accompagnement sont nécessaires et l’investissement peut être sur le long terme comme le prouvent Bertrand Belier et Inspector Cluzo.

Diego : Maceo Parker est toujours le parrain de la salle ?
Didier Estebe : Bien sur ! Nous avons envisagé une marraine en supplément mais l’idée reste en suspend. Une soirée d’inauguration du bâtiment aura lieu le 4 septembre 2026 et le premier concert est prévu le 10 septembre avec Mezerg.
Diego : Quels sont tes plus beaux concerts vécus hors Krakatoa ?
Didier Estebe : Je me souviens d’un concert épique des Ramones à la salle des fêtes du Grand Parc ainsi que 16 Horsepower récemment à la Sirène. Egalement PJ Harvey dans les arènes de Nimes… il y en a tellement ! Un dernier qui me revient, Screamin’Jay Hawkins dans un hôtel Parisien (hot club) devant 300 personnes, incroyable !
Diego : Pour en revenir à l’avenir, tu prends ta retraite prochainement ?
Didier Estebe : J’approche de l’âge où il faut décider. Initialement, j’avais envisagé 2027 mais après réflexion, il est préférable de partir lorsqu’un nouvel outil est mis en place en parfait état de marche. J’aurais aimé faire un an de plus mais je privilégie la salle avant mes ambitions. Je quitterai fin septembre et Suzanne Combo me remplacera dès le 1er octobre 2026. C’est une artiste qui est passée en concert avec son groupe Pravda.
Diego : C’est beau de partir de cette manière !
Didier Estebe : A la fin des années 80, l’idée du Krakatoa était de monter une association et pas une société ! Le but est de rester à but non lucratif tout en perdurant. Cela n’exclut pas les excédants mais ils restent en interne. A mon départ, l’équipe restera la même mais il y aura probablement des évolutions à venir. Des gens comme Marc Duvigneau qui a commencé « emploi jeune » est devenu directeur technique. Une belle carrière.
D’ailleurs pour la rénovation, nous n’avons pas pu conserver toute l’équipe pour des raisons légales, Marc et moi-même avons représenté la structure. On parle souvent de maitrise d’ouvrage (le propriétaire qui payent les travaux – la ville de Mérignac en l’occurence), également de la maitrise d’oeuvre qui est l’architecte mais la maitrise d’usage, c’est nous ! Ceux qui utilisent les locaux et qui ont été écoutés avec nos 36 ans d’expérience. Le travail a été très bien fait et je présage un batiment très qualitatif et fonctionnel. D’ailleurs notre photographe Pierre Wetzel a un local dédié !
Diego : La classe pour Piero ! Les anciens artistes ne vont pas reconnaitre les lieux !
Didier Estebe : Probablement mais j’espère qu’ils retrouveront l’esprit « Krakatoa » et le son. Nos amis acousticiens savent que c’est un élément primordial du projet. Nous avons acheté une sono pour un système qui est top. Lorsqu’on entre dans une salle où il y a eu beaucoup d’émotions, les artistes et les spectateurs sentent que l’endroit est chargé. Un peu comme à l’Olympia de Paris lors de sa rénovation. J’ai le même sentiment au Krakatoa rénové. Jean-Marc André dit « Chinoi » (NdA : décédé en 2015) est toujours dans nos murs, il me manque…
JC Boisnier : Pour finir, si tu devais écrire un livre relatant ta vie, le titre serait dans quelle ambiance : « Portrait de l’Artiste en Jeune Homme » de James Joyce, « Portrait de l’Artiste en Jeune Chien » de l’Irlandais Dylan Thomas ou « J’avoue que j’Ai Vécu » de Pablo Neruda ?
Didier Estebe : J’ai un gros faible pour Pablo !
Diego & JC Boisnier : Merci Didier pour cette belle interview. Bonne retraite et longue vie au Krakatoa rénové !
Didier Estebe : Merci à vous.
Remerciements : Gabriel – communication KRAKATOA
Photos : Laurent Robert
Relecture : Jacky G.